On est arrivé à 16h. Deux voitures, les coffres pleins: grosse caisse, caisse claire, toms aigu, medium et basse (le tom basse, c'est mon préféré), pieds de cymbales, pied de charley, cymbales,
pédale de la grosse caisse, ampli guitare, ampli basse, l'autre ampli basse pour le chant, le micro, la guitare, la basse, la valise de Kro.
J'ai oublié les baguettes, j'ai l'air con.
Retour à la maison avec Edgar, on récupère les baguettes et on en profite pour fumer un joint dans la voiture. En roulant, je me rends compte que j'ai les mains qui tremblent et le cœur qui bat
un peu trop vite.
"Ouais, moi aussi."
Et on rigole comme des idiots.
Retour au bistrot. Devant la terrasse, les filles sont en train d'installer l'épouvantail. C'est un épouvantail qu'ils ont fabriqué pour tenir un panneau qui dit: "ralentissez, concert", parce
qu'on installe la scène à moitié sur la rue.
JP, c'est le patron, sert une bière à chacun et on commence à s'installer.
L'installation me permet de me concentrer sur quelque chose que je maîtrise et d'évacuer un peu le trac. Une batterie à installer, c'est un meccano géant, on visse des boulons, on règle la
hauteur des pieds, on serre-on desserre les peaux, on cherche le poum-pam parfait, on se trouve une chaise à la bonne hauteur parce qu'on n'a pas de tabouret (un prochain anniversaire, ou après
les vendanges éventuellement). Je suis enfin devant mon panneau de contrôle. A portée de bras, au bout de mes baguettes, chaque élément est à sa place et produit un effet différent. J'essaie
l'un, puis l'autre et encore le suivant, et de plus en plus vite et ça devient un roulement, et ça se déplace d'un tom à l'autre et c'est tout un solo de batterie sur une rue endormie de Langon,
par un samedi après-midi tout à fait ordinaire. Pendant ce temps-là, Edgar, Lolo et Tic sont en train de s'installer, chacun concentré sur son petit bout de scène. Les autres sont sortis du
bistrot et me regardent. Je m'arrête et je sens une chaleur sur mes joues qui me dit que je suis en train de rougir comme une jeune fille.
C'est Edgar qui vient me sauver:
"Waouh, tu joues comme une dieu
-Merci, j'aime taper."
Et on rigole comme des idiots.
En buvant une autre bière, les balances commencent. Assez sommaires, les balances, vu le matos à notre disposition. Ti Guy et Klem sont au milieu de la terrasse et nous écoute jouer un morceau,
ensuite ils nous crient:
"On entend que la batterie! Tu peux pas jouer moins fort?
-Non, je peux pas!"
Alors, on monte le son des amplis, et on recommence.
"Plus forte la basse!
-Plus fort le chant!
-Moins de batterie!
-Mais je peux pas, putain!"
Et ainsi, petit à petit, on joue trois morceaux jusqu'à ce que ce que ça soit passable vu du public, même si on ne s'entend presque pas entre nous. On se dit que ça va aller, on connaît bien les
morceaux et on se regarde, ça devrait faire illusion. On descend et on fait la balance des Sticky Mug et buvant des bières et en rigolant comme des idiots.
Comme il reste plusieurs heures avant le concert, on va tous faire un tour au bord de la Garonne, une quinzaine de grands adolescents à cheveux plus ou moins long et plus ou moins propres, en
comptant les copines et les cousins.
On reconnaît ceux qui vont jouer parce qu'ils commencent à être bien ivre (il est 18 heures) et que leur rire est un peu plus bruyant, un peu plus forcé que les autres. Et parfois, ils
s'éloignent du groupe, avec une cigarette face au fleuve, et se demandent si ça vaut bien le coup.
On a travaillé dur, on y croit tous, mais au fond, il est clair que nous ne sommes qu'un groupe de lycéen de plus. On met beaucoup de nous-même et beaucoup de travail dans ces chansons et -on ne
le dit pas mais on le sait- ça reste médiocre et pas très original. Et les gens qui vont venir nous voir, dans leur majorité, viennent pour être sympa avec les copains, ou pour emballer une
chanteuse, ou parce qu'il n'y a rien d'autre à faire à Langon un samedi soir.
A un moment, on se retrouve tous les quatre, on se tient par les épaules et par les fronts et on rigole comme des idiots.
...
On joue et le temps passe très vite, sauf le moment où je perds une baguette. Je continue à jouer d'une main, tandis que je me tords dans tous les sens pour la rattraper. Et ça recommence. On
enchaîne les morceaux et on finit comme Sonic Youth dans un larsen interminable. Nous sommes tous en sueur et nous sourions dans le vide. Les gens devant la scène nous applaudissent et crient.
Les plus enthousiastes sont évidemment nos copains des Sticky Mugs. Bien sûr, nous allons leur rendre la pareille dans dix minutes, parce que c'est ce qu'on fait entre copains mais d'abord, il
faut descendre de la scène, se faire taper dans le dos, boire une bière, fumer un joint.
Et rigoler comme des idiots.